EXTRAITS  London Requiem

« J'attends des femmes et des hommes qui croisent mon chemin, de la distinction, de la droiture ou d'avoir au minimum, au milieu du fatras de leurs cerveaux répugnants, l'once de pudeur morale qui justifierait que je les épargne. »

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 « Quelqu’un avait déverrouillé la cage de sa mémoire ; la bête sauvage des souvenirs allait se réveiller. Et quand on ouvre ce genre de porte, on ne peut plus la refermer sans risque. »

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« Dans une aspiration métaphysique incontrôlable, l’inspecteur voit les horloges tourner à l’envers, ses rides s’estomper et sa barbe brunir. Le tourbillon le ramène 36 ans plus tôt devant la porte de son domicile, le 5 août 1852. »

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« Du valet de pied au majordome, j’ai gravi tous les échelons, touché à tous les postes, pour arriver à cette constatation : un parfait domestique n’a pas de vie. Vous n’imaginez pas la frustration de vivre celle de son maître au détriment de la sienne ! Il a faim ? Le repas est prêt. Soif ? Le thé est chaud. Sommeil ? Le lit est fait. Les chaussures sont cirées, le linge est lavé, repassé, plié rangé. La qualité première d’un bon domestique est l’anticipation, l’art de savoir ce dont son maître aura besoin avant lui. »

 

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« Sa mort a été à l’image de sa vie, douce.  Elle n’a pas souffert, pas consciemment du moins.  Elle est partie dans un rêve de convulsion.   Son corps qui ondulait, et ses bras qui se levaient vers moi, semblaient être une invitation à l’enlacer.  Quand je l’ai enfin prise dans mes bras, elle ne respirait plus, mais son corps encore chaud me troublait au plus profond de moi.  Le souffle l’avait quittée, mais sous l’action du poison, ses muscles se contractaient ; elle me serra contre elle, comme personne ne m’avait serré jusque-là.  La mort me tendait les bras que la vie me refusait.  De ce jour, j’ai préféré la mort. »

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« Je voulais me venger de l’injustice faite aux gens comme moi, exclus des honneurs. Ma bonne éducation se changea en élégance du meurtre, en un appétit délicat pour le crime. Cette faim était insatiable. »

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« Les ‘Soirées Béluga’ étaient les plus prisées et les plus originales.  Tout le monde devait s’habiller en noir, les femmes portaient des colliers de perles noires et les hommes des pics à lavallières assortis.  Seul le Baron était en blanc, dans sa tenue diamant qu’il appelait « Almas » du nom du caviar blanc. Ce jour-là, encore plus qu’à l’accoutumée, tout devait être irréprochable. L’argenterie brillait, les meubles sentaient la cire, les parquets semblaient de verre. Le moindre grain de poussière aurait pris l’allure de rocher dans un corridor.  Les miroirs, eux-mêmes, auraient changé en reflet gracieux le regard d’un borgne. Les filles se pressaient pour être près du Baron, et sur son passage, le son sourd des colliers de perles des prétendantes couvrait la résonance de leurs pieds sur le parquet.   L’une d’elle sortait du lot, elle ne jouait pas, du reste, à ce jeu musical, et forcément mon maître la remarqua. »

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« La demeure du Baron Baschakoff est immense, lourdement décorée de meubles et d’œuvres d’art disparates. Un vrai musée. A l’évidence, le baron aime impressionner ses invités.  Il y a des tableaux et des sculptures dans toutes les pièces.  Des nus grecs se dévoilent devant un Dieu Éléphant de jade impassible. Les traditions du bon goût sont bafouées, jusque dans les objets : sur un plateau en argent, une armée de tasses de porcelaine anglaise prête allégeance à l’imposant samovar russe qui les surplombe. Elles s’inclinent de leurs anses soumises à l’envahisseur.  A se demander quelle langue pourra bien parler le thé de 17h. »

 

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« Ma modeste roulotte était accrochée à la sienne, je devais le suivre, malgré moi, dans nos déplacements comme janvier suit décembre sans pouvoir rien changer à ce ridicule calendrier. En lettres rouge et or, on pouvait lire de loin : « Freak, la parade des monstres de Charles Carlington ».  Finalement pour passer inaperçu, rien de tel que de s’afficher au grand jour.  »

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« De savoir qu’un inspecteur était à mes trousses, fit jaillir une autre idée. Au lieu de me faire fuir comme l’aurait fait n’importe qui, cette nouvelle me poussa maladivement à vouloir en savoir plus sur lui et surtout connaître l’avancement de l’enquête.  Et quelle meilleure manière pour cela que de rentrer à son service ! »

 

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« La vie ne tient parfois qu’à un fil, Susan aurait pu tourner à droite en sortant d’Oxford Street, mais les choses sont ainsi, injustes et cruelles, le blanc et le noir fusionnent parfois en un gris rougeâtre.  Et soudain dans le ciel de Londres chargé de nuages que la Lune rend translucides, un requiem païen se diffuse dans l’air glacial et sa musique envoûtante semble propager la nouvelle : Jack a encore frappé. »