EXTRAITS  L’homme qui voulut être DON QUICHOTTE

 

Amadis de Gaule (en voix off) :

N’ayez pas peur Monseigneur, je viens en ami.  C’est moi, Amadis de Gaule ! Je vous vois tous les jours plonger dans le livre de mes exploits.  Votre main tremble à chaque page.  Je vous sens vibrer pour moi ou mes compagnons. De tous les lecteurs, mon cher Alonso, vous êtes le plus fidèle. Je dois vous parler Don Quijano, c’est important. 

 

Don Quijano :

Vous, vous connaissez mon nom ?  Vous ?  Moi ?  Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! Je… je deviens fou !


Amadis de Gaule (en voix off) :

Mais non, vous n’êtes pas fou.

 

Don Quijano :

Seigneur Amadis, c’est vraiment vous ?

 

Amadis de Gaule (en voix off) :

Mais oui Alonso, c’est bien moi, Amadis de Gaule votre serviteur.  Vous devez l’adorer ce livre, il est en sale état… N’êtes-vous pas lassé de lire toujours les mêmes choses ?

 

Don Quijano :

Comment Comment pouvez-vous dire cela ? Je vous admire, je connais toutes vos prouesses : Comment vous avez vaincu le géant Abyès, ennemi du roi Périon, comment épris de justice et d’amour vous avez sauvé Lisvart et sa fille Oriane, tombés au pouvoir d'Arcalaus et enfermés dans un château enchanté (…)

 

Amadis de Gaule (en voix off) :

Don Quijano, je suis ému de votre admiration. Mais la Chevalerie n’est pas faite pour être lue, mais pour être vécu mon ami. Vous usez vos yeux là où d’autres useraient leur armes aux flans des mécréants.

 

Don Quijano :

Seigneur Amadis ce que vous dîtes me touche, mais que puis-y faire, je suis vieux et fatigué, il est trop tard pour moi. Je suis ganté d’arthrose, mes migraines sont mon heaume et mes articulations sont rouillées. Le ciel m’est clément de ne pas faire de bruit quand je marche.

 

Amadis de Gaule (en voix off) :

Don Quijano, je n’entends que le bruit de vos excuses. Il couvre celui des affligés qui crient votre nom.

 

Don Quijano :

J’entends le monde appeler au secours, mais je suis trop vieux pour me battre. Il est fini ce temps des combats juvéniles.

 

Amadis de Gaule (en voix off) :

Mon cher ami, vous n’avez pas cessé de combattre parce que vous êtes vieux, vous êtes vieux parce que vous avez cessé de combattre !  Levez-vous gentilhomme, tendez votre oreille et votre bras au monde ; il a besoin de vous…

 

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Sancho Pança :

Je suis un paysan, je ne sais ni lire, ni écrire ; ce que je sais, je le sais de lui. Avant lui, je n’étais qu’un âne monté sur un âne ! (…) Don Quijano est venu un matin avec un livre à la main. « Je viens de la part d’Amadis de Gaule » qu’il m’a dit.  Je n’ai osé lui demander qui c’était ! J’avais compris depuis longtemps que pour avoir la paix, il valait mieux ne pas le contrarier, ni poser trop de questions.

 

Don Quichotte :

Don Sancho n’êtes-vous pas lassé de rentrer le foin, de couper du bois et de brûler des feuilles ? J’ai besoin de vous pour une mission, que si le ciel m’aurait confié plus tôt s’il avait été plus clairvoyant … Sancho, voulez-vous être mon écuyer ? Tous les chevaliers ont un écuyer.


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Don Quichotte :

Par ma barbe, regarde !  La fortune conduit nos affaires mieux que je ne l’avais souhaitée. Regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je vais livrer bataille et ôter la vie à tous, autant qu’ils sont.  Avec leurs dépouilles, nous commencerons à nous enrichir ; c’est de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître une si mauvaise engeance de la face de la terre. Par le Christ, Sancho, les vois-tu ces géants au lointain ?  Haha, ils agitent leurs bras pour paraitre encore plus grands, quel orgueil !

 

Sancho Pança :

Heuu, je ne vois pas de géants mon seigneur, mais juste des moulins qui tournent…

 

Don Quichotte :

Des moulins ? Tu as une sacrée imagination Sancho. On voit bien que tu n’es pas expert en fait d’aventures : ce sont des géants, je te dis.  Si tu as peur, ôte-toi de là, et va te mettre en oraison pendant que je leur livrerai une inégale et terrible bataille.

 

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Sancho Pança :

Ce combat vous a fatigué. Je vous trouve une triste figure, véritablement votre grâce, a bien la plus mauvaise mine que j’aie vue depuis longues années ; ce qui doit venir, sans doute, ou des fatigues de ce combat, ou de la perte de vos dents.  Etes-vous sûr de vouloir partir combattre, je pense qu’une sieste vous ferait le plus grand bien ; enfin sans vouloir vous vexer.

 

Don Quichotte :

La fatigue n’est rien, c’est le quotidien des Chevaliers, je ne peux m’y soustraire… Mon vrai repos, c’est le combat !

 

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Don Quichotte :

Je l’ai aperçu de loin dans une auberge, mais je n’ai pas osé l’aborder. Mais nul besoin de s’approcher des astres pour en être ébloui.  Elle était tellement belle.  Elle portait dans son regard un voile de tristesse que j’ai eu peur de déchirer par un geste ou un mot trop maladroit.  Je ne sais pas y faire avec les femmes, encore moins quand je les sens en détresse. Et quelle jeune fille pourrait comprendre un amour si soudain ? Elle est jeune et magnifiquement belle.  Celle que l’on nomme Aldonza Lorenzo est une princesse que moi seul connait sous son vrai nom : Dulcinée, Dulcinée du Toboso… Dulcinée est un rêve, tendre et vaporeux, un arc en ciel qui s’éloigne à mesure qu’on l’approche. Elle est apaisante comme un soleil après une nuit agitée, comme un sourire après des pleurs. Et je ne suis qu’un modeste et vieil homme désargenté.  Regarde-moi Amadis et dis-moi sans mentir, que pourrais-je lui offrir ?  Je suis âgé et sans attraits.  De peur qu’elle ne me rabroue, je suis sorti de l’auberge sans même lui adresser un seul des mots que j’avais mis en bouquet pour elle.