EXTRAITS  la vie rêvée d’Eugénie-Hugo

 

Sur la table garnie, la vaisselle du dimanche brillait pour le repas du dimanche ; et j’étais là, moi aussi endimanchée. Je faisais partie du cérémonial dominical « le dimanche on mange du poulet avec Eugénie ! » ; depuis ce temps je ne supporte plus le poulet, ni les dimanches !

 

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Je n’arrivais pas à entendre les conversations, je pestais contre cette idée ridicule de me cacher encore. Quand soudain j’ai entendu le piano du salon se mettre à chanter.  Sa musique montait les escaliers vers moi. Les notes étaient légères, elles glissaient sur la rampe, roulaient sur les marches comme une cascade inversée. (…) J’entendais la mélodie.  Je sentais que les notes voulaient me rejoindre.  J’ai entr’ouvert la porte.  La chambre semblait s’illuminer de toute part ; les rideaux gris étaient bleus, mes draps blancs, roses. J’ai ouvert la fenêtre pour que les notes s’accrochent aux étoiles.

 

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Une odeur de soupe et de cigare emplissait la pièce. Quand je fis un pas vers la place vacante, les conversations en cours cessèrent, les mots restés en l’air tombèrent souplement sur les tapis comme des flocons de neige.  Même les tableaux de maîtres se redressèrent... La pièce était sombre, seul le sourire d’Hector illuminait la pièce…  Je n’ai, pour ainsi dire, pas parlé pendant le repas ;  Papa faisait comme si je n’étais pas là.  Dans les rares silences que mon père laissait dans la conversation, Hector glissait du miel et m’adressait des « comment se passent les études ? Vous aimez la musique ? ».  Mais le regard de Papa me rendait muette.  Les mots qui rebondissaient dans ma tête ne trouvaient pas la sortie, je répondais d’un rougissement.

 

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Nous avons pris la calèche qui nous attendait à l’extérieur.  Malgré le froid de novembre, la nuit était chaude, douce et moelleuse (…) Les escaliers qui menaient à notre chambre étaient recouverts de velours rouge ; à chaque pas, le sol crissait comme neige verglacée ; enfin la chambre...  Il m’a semblé que le grand lit magnifique qui rayonnait au milieu de la pièce glissait à notre rencontre. Les fenêtres qui donnaient sur le jardin des Tuileries étouffaient les bruits de la vie nocturne qui caressaient les vitres en pleurs. J’étais bien, heureuse, bien qu’un peu nerveuse. Cette nuit-là, je me suis offerte à lui, entièrement, définitivement.  Il a été doux, patient et ardent.  Il a pris tout l’amour, qui en grappes, s’était amoncelé en moi depuis 21 ans. Mes tempes frappaient dans mon crâne, plus fort que toutes les cloches de toutes les cathédrales,  mon cœur explosait,  mon sang, cheval fougueux, courait dans mes veines brûlantes. Mon corps était un fleuve en crue, il débordait d’amour tendre et humide, pour l’homme que j’aimais et qui m’aimait. J’étais en vie, pour la première fois ;  vivante et aimée pour moi, pour moi seule.

 

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C’était grandiose et magnifique, le salut du peuple reconnaissant sur son passage ;  l’Arc de triomphe en deuil, transformé en chapelle ardente toute la nuit, avec dans chaque angle, des draperies noires frangées de blanc, décorées d’écussons où se lisaient les titres de ses œuvres... Les chevaux du cortège également endeuillés sous leurs tissus brodés… Le noir, ce jour-là, était couleur d’espoir et d’amour...

« Tiré par deux chevaux, tiraillé par le deuil,

Avance le cortège de St Germain à Breteuil.

Devant le parvis de Notre Dame il s'arrête.

Toutes les rues se ressemblent, des drapeaux aux fenêtres, (…)

Il fût grand tout’ sa vie, la mort le fit géant,

Immortel et bien plus vivant que les vivants.(…)

Les théâtres ont fermé, les écoles sont muettes,

Le rideau est tombé sur le Père de Cosette.

Le Grand Homme à présent repose au Panthéon,

Mais son œuvre à jamais vole, sublime papillon... »